Au Népal, la jeunesse est maintenue dans la misère
Du 9 au 11 septembre, le Népal a été secoué par des émeutes de la jeunesse tournées contre un État bourgeois congénitalement corrompu. Cet État croupion, constitué comme une prison des peuples en son sein, à la botte de l'empire britannique, est resté une monarchie quasi absolue jusqu'en 2006. L'absence de réforme agraire marque profondément la situation économique et sociale du pays : 72% de la population travaille dans le secteur agricole qui ne représente que 23% du PIB. Fait significatif : le Népal reste un importateur net de produits agricoles, témoignant de la nature de ce secteur, peu industrialisé et largement vivrier. La population rurale vit majoritairement sous le seuil de pauvreté dans des régions reculées et difficiles d'accès. Cette situation provoque un exode des jeunes, qui constituent une partie importante de la population (l'âge médian au Népal est de 25 ans), vers la capitale Katmandou. Ces derniers peinent à y trouver du travail (10% de chômage dans la population, 20% dans la jeunesse). La faible croissance du pays masque un grand marasme économique. Elle est principalement le produit de la rente touristique largement captée par l'État et des capitaux étrangers qui investissent dans l'hôtellerie de luxe. La « nouvelle république » proclamé en 2006 s'est assise sur l'écrasement des révoltes paysannes de 1990 à 2006. La guérilla maoïste qui avait pris la direction de ces révoltes a accepté leur écrasement contre une place à la tête du nouvel État. Le PCML-U est resté pendant presque 20 ans au pouvoir par le biais d'alliances diverses entre les partis politiques (monarchiste, congrès, maoïste, communiste et socialiste...etc). Cette assemblée bourgeoise et petite bourgeoise est à l'image de la bourgeoisie népalaise : débile et corrompue, incapable d'indépendance et largement soumise aux capitaux étrangers. Cette débilité prend les traits du népotisme et d'un luxe insupportable pour le prolétariat népalais, d'autant que les enfants de cette classe politique exposent leur richesse sur les réseaux sociaux, alimentant la colère sociale.
Du 9 au 11 septembre, la jeunesse à l'assaut du ciel
A l'occasion d'une loi interdisant les réseaux sociaux, des appels à manifester émergent dans la jeunesse. Le 08 septembre, quelques dizaines de milliers de manifestants se retrouvent autour du parlement fédéral. Alors qu'ils essayent d'envahir le parlement, la police tire dans la foule et fait 19 morts et 400 blessés. Cela déclenche dès le lendemain (le 09) de violentes émeutes. Les manifestants brûlent la maison du président et du premier ministre ainsi que de plusieurs ministres, dont la plupart prennent la fuite. Ils brûlent aussi le parlement, le siège du parti maoïste et du parti du congrès. La prison est attaquée et les détenus libérés. Le 10 septembre l'armée est déployée dans les rues de la capitale alors que des manifestations continuent. Le 11 les manifestations s'arrêtent et la situation semble en suspens. On compte finalement 51 morts (dont 21 manifestants) et 1300 blessés. Le pouvoir semble vacant et l'appareil d'État est affaibli. Pourtant, la jeunesse et le prolétariat se sont trouvés complètement désarmés. Le vide a vite été rempli par l'armée, et une nouvelle présidente a été choisie en ligne sur Discord par quelques milliers de jeunes, ce qui montre l'empressement des militaires et de la bourgeoisie de reconstituer au plus vite un appareil d'État. Car au-delà de la puissance sociale du prolétariat et de la jeunesse dont ces émeutes sont le témoignage vivant, ce qui a finalement dominé c'est le désarroi politique. Il s'est exprimé par l'absence d'auto-organisation des masses et d'organisations ouvrières capables de prendre le pouvoir, et de s'engager dans le démantèlement de l'État bourgeois au profit de la construction d'un État ouvrier constitué par et pour les masses en luttes.
C'est le désarroi politique qui a dominé
Une absence issue de plusieurs facteurs dont il ne s'agit pas de faire une liste exhaustive. Au-delà de conditions objectives difficiles (une classe ouvrière qui est toujours restée à l'état embryonnaire), notons tout de même la politique de trahison notamment du stalinisme et sa variante maoïste (en 1945/1948 et en 1990/2005 notamment) qui ont toujours sacrifié le combat pour le socialisme au combat pour la démocratie bourgeoise (« nationale » ou « populaire ») dans le cadre des théories staliniennes de la « révolution par étape » et de la « démocratie nouvelle ». Cela s'inscrit également dans le constat tiré en 1997 par le comité publiant le bulletin Combattre pour le socialisme de la clôture du cycle de lutte des classes ouvert en 1917 : Résoudre la question du pouvoir, détruire l'État bourgeois et exproprier le capital, entreprendre la construction de l'État ouvrier : pour la classe ouvrière mondiale, il était acquis que cela était une possibilité puisque cela avait été réalisé en 1917. Pour une partie importante du prolétariat, cette perspective – d'une manière ou d'une autre et avec toutes les confusions possibles – était une nécessité. Aujourd'hui cette conscience a, pour une grande part, disparu ou s'est profondément brouillée. (Nouvelles Perspectives, Document de la IXe conférence du Comité pour la construction du Parti Ouvrier Révolutionnaire, 1997 disponible sur socialisme.free.fr/texcons.php)
La jeunesse devra trouver les moyens de s'engager dans la construction d'organisations révolutionnaires
Après le passage de la troisième internationale du côté de l'ordre bourgeois, Trotsky pose le diagnostic suivant : la crise historique de l'humanité se réduit à la crise de sa direction révolutionnaire. L'échec des émeutes de la jeunesse au Népal en est une nouvelle vérification. Car à la question : quel gouvernement peut satisfaire les revendications sur le système de santé, l'éducation, le travail, les salaires, etc. que posait leur mouvement, la jeunesse ouvrière népalaise est restée sans réponse, en restant finalement subordonnée à la bourgeoisie. Une réponse qui ne saurait venir des organisations petites bourgeoises staliniennes qui gangrènent la vie politique du pays. La tâche qui se pose objectivement à la jeunesse et au prolétariat du Népal, c'est celle de construire une organisation à même de répondre à cette question. C'est la tâche qui attend l'ensemble des jeunesses et des prolétariats qui s'insurgent actuellement contre la barbarie omniprésente dans laquelle ils sont plongés, dans les pays dominés par l'impérialisme (Indonésie, Philippines, Madagascar, Bangladesh, etc.). Cela signifie renouer avec une perspective positive à opposer à l'impérialisme pourrissant, renouer avec la perspective du socialisme. Un combat qui doit nécessairement passer par l'appropriation des acquis de 250 ans de luttes contre le capitalisme incarnés par les quatre premières internationales et leurs militants. Cette insurrection s'inscrit dans les développements de la crise du capitalisme, où l'impérialisme américain tente de conserver sa position de domination mondiale face à l'impérialisme chinois qui, lui, malgré sa propre crise, mène une offensive économique et politique dans toute une série de pays. Les peuples de pays dominés sont les premiers à subir les effets de ces affrontements inter-impérialistes, et pour la jeunesse de ces pays, la révolte devient une question de vie ou de mort. Ainsi ces combats posent et poseront systématiquement, comme au Népal, la question du pouvoir. Des combats de cette jeunesse (internationale) écrasée par l'impérialisme émergeront, à un moment ou un autre, les éléments qui chercheront à s'engager dans la construction d'une Organisation Révolutionnaire de la Jeunesse et d'une Internationale Révolutionnaire de la Jeunesse. Il leur faudra dès lors s'approprier les acquis du mouvement ouvrier, à partir de leur propre expérience de la lutte des classes, afin de répondre à la question du pouvoir. C'est pourquoi, étudier et suivre ces mouvements, s'y appuyer, et quand la question est posée les soutenir en combattant contre notre propre impérialisme, représentent autant de tâches de la première importance pour les militants regroupés autour de Socialisme ou Barbarie.