Face à la révolte de la jeunesse kanak contre l'administration française en Kanaky, l'impérialisme français tente désespérément de maintenir son ordre colonial. Répression sanglante, déportation des leaders kanak, présence d'hommes de troupe par milliers, la situation est toujours instable tant socialement qu'économiquement.
24 septembre 2024 : anniversaire des 171 ans de colonisation !
Depuis sa colonisation par la France en 1853, la Kanaky est pour l'impérialisme français une précieuse position et ce, dans une zone du Pacifique dans laquelle il peine à maintenir sa présence économique et militaire. Initialement conçue comme un simple avant-poste français, la Kanaky devient en 1863 un bagne ultramarin, à l'instar de Cayenne, puis une colonie de peuplement. C'est également cette année-là que l'on découvre que les sols sont riches en nickel (on estime à ce jour que la Kanaky possède un quart des réserves mondiales) et que commence l'exploitation intensive des ressources minières par des consortiums industriels.
Le projet colonial de peuplement entraîne alors une spoliation massive des terres des chefferies kanak. Les tribus sont ainsi parquées dans des réserves où la terre leur est « attribuée » par le colon, la première délimitation des terres datant de 1876. À partir de 1887, les Kanaks sont soumis au régime de l'indigénat, tout comme les Algériens. Au terme du processus de colonisation et d'appropriation des terres par les colons, les Kanak se partagent en 1984 200 000 hectares de mauvaises terres tandis que les colons possèdent 400 000 hectares de terres alluviales le long des côtes qu'ils exploitent avec les moyens techniques que leur procurent les banques et l'administration coloniale. Les terres agricoles sont accaparées par la culture du café (maintenant en net recul) et l'élevage bovin (qui occupe 96 % des terres). Mise à part l'exploitation mini��re, aucune industrie n'est développée sur l'archipel, mais la Kanaky représente un intérêt stratégique de taille pour l'impérialisme français, puisqu'elle lui permet d'assurer une présence militaire et diplomatique dans la région ainsi que de faire main basse sur les ressources halieutiques et minérales sous-marines de l'archipel.
Ces 171 années de colonisation sont autant d'années de spoliation, de répression et de déportation des insurgés kanak. L'organisation politique y est réprimée et bâillonnée. Lors du congrès de dissolution du Front indépendantiste, les 22, 23 et 24 septembre 1984 est fondé le Front de Libération Nationale Kanak et Socialiste (FLNKS), qui regroupe les principaux partis indépendantistes, notamment l'Union Calédonienne. Cette date marque le début des « événements » de 1984-1988, guerre civile au cours de laquelle le peuple kanak va chercher à se saisir des organisations indépendantistes pour lutter contre l'impérialisme français. Ces affrontements armés s'accompagnent d'un boycott des élections locales. La période est durablement marquée par l'assassinat par la gendarmerie française le 12 janvier 1985 d'Éloi Machoro, chef militaire du FLNKS. Les affrontements culminent en mai 1988 avec l'assaut de la grotte d'Ouvéa. La gendarmerie, soutenue depuis la métropole par Chirac, premier ministre sortant et candidat aux élections présidentielles, va y assassiner 19 militants indépendantistes.
Suite à ce nouveau sommet atteint dans la violence de la répression coloniale, et dans un contexte particulièrement tendu pour l'impérialisme français, sont organisés en toute vitesse, dès Mitterrand réélu, les accords de Matignon-Oudinot. Signés pendant l'été 1988 sous l'égide du gouvernement Rocard par les leaders indépendantistes représentés par Jean-Marie Tjibaou et les leaders non-indépendantistes représentés par le député Lafleur, ces accords proposent fallacieusement un « processus » d'indépendance de la Kanaky. Ils prévoient une période de dix ans, accompagnée par des « réformes » économiques et politiques au terme de laquelle les Kanak seront invités à voter pour ou contre leur indépendance. Ces accords amnistient également les assassins de la grotte d'Ouvéa. Comble de l'étalage de l'ingérence coloniale sur ce territoire, les accords de Matignon-Oudinot sont soumis par référendum à l'ensemble des Français en novembre 1988 !
Suite à la signature de ces accords, Jean-Marie Tjibaou et Yeiwéné Yeiwéné sont assassinés le 4 mai 1989 par un militant indépendantiste. Leur assassinat illustre à l'époque les violents conflits politiques qui déchirent le FLNKS et la prise de conscience que ces accords signés constituent une reddition pure et dure face à l'impérialisme français, et sont un carcan pour le peuple kanak.
Dix ans plus tard, le 5 mai 1998, sous l'égide de Jospin, alors Premier Ministre de Chirac, est signé l'accord de Nouméa qui instaure un nouveau fonctionnement institutionnel et administratif de l'archipel et surtout affirme « la légitimité des « nouvelles populations » venues à la suite de la colonisation » (c'est-à-dire les colons, aussi appelés caldoches). Cet accord reconnaît « les ombres de la période coloniale, mais aussi ses lumières » (sic !), et envisage « la refondation d'un lien social durable entre les communautés », bref, ils affichent clairement le refus d'une quelconque indépendance de la Kanaky. Pour donner une illusion de compromis, cet accord instaure un « gel du corps électoral kanak » : seules les personnes pouvant voter au référendum d'approbation de cet accord, en novembre 1998 - devant pour cela prouver de plus de dix ans de résidence sur l'archipel - et leurs enfants seraient autorisés à voter lors des scrutins provinciaux sur l'archipel, notamment lors des référendums d'auto-détermination prévus pour 2018, 2020 et 2021.
Cependant, il faut avant tout prendre conscience que cet accord laisse tout à fait la main libre aux colons sur place, et ne fait qu'offrir l'illusion d'un pouvoir décisionnaire aux Kanak à travers le FLNKS. En effet, les trois provinces telles que délimitées par les accords (Nord, Sud, Îles Loyauté) sont dirigées par un conseil local élu tous les six ans, et un congrès du territoire composé de la réunion des trois assemblées provinciales est institué. Mais les fonctions régaliennes (la défense, la sécurité intérieure, la justice et la monnaie) sont toujours assurées par le représentant de l'État français (Haut-Commissaire) qui a à sa charge l'administration territoriale, pour laquelle la métropole dispose et distribue les crédits. Il est d'ailleurs à noter que si l'exécutif reste aux mains des colons, le pouvoir local également, et ce malgré les simulacres de démocratie locale : la province la plus riche, Sud, où se trouve Nouméa et principale zone de peuplement caldoche, obtient 42 sièges tandis que les deux provinces restantes, où sont surtout les Kanak, obtiennent à elles deux 22 sièges. En signant ces accords scélérats, les dirigeants du FLNKS ont donc abdiqué toutes les aspirations du peuple kanak en contrepartie de quelques sièges pour eux, en bout de table, au banquet colonial.
Révolte de 2024 et répression coloniale
Sur fond de perte d'influence de l'impérialisme français dans la région, en particulier face à l'impérialisme chinois, le vote le mardi 14 mai à l'Assemblée nationale de la réforme constitutionnelle propose le dégel du corps électoral en Kanaky. Cela achève de mettre le feu aux poudres, dans un contexte économique et social particulièrement tendu dans l'archipel, d'autant plus depuis la crise du COVID-19. Le lundi 13, des émeutes éclatent un peu partout sur l'archipel, et dès le lendemain, des barricades sont dressées.
En effet, ce dégel augmenterait la composition du corps électoral de 14,5%, y ajoutant 12 441 natifs de Nouvelle-Calédonie, ainsi que 13 400 citoyens français présents de manière continue depuis au moins dix ans. Dans ces natifs de Nouvelle-Calédonie, comptez certes les petits-enfants des Kanak inscrits sur les listes de 1988, mais aussi et surtout les enfants des caldoches nés sur place ! Cette loi fait donc la part belle aux colons sur place et enterre la fiction du « processus d'indépendance ».
Face à l'insurrection du peuple kanak, et notamment de sa jeunesse, le patronat dénonce la « violence » des actes, se dit « en colère » en pensant aux « emplois détruits et [aux] entreprises qui ne vont pas rouvrir leurs portes » (Mimsy Daly, présidente du MEDEF sur place, France Info, le 13/05/2024), tandis que le Haut-Commissaire de la République, Louis le Franc, somme les jeunes kanak de ne plus faire usage de la force : On ne joue pas avec la sécurité (...) avec des armes automatiques, des armes de poing, des carabines de gros calibre. Je vais engager le GIGN sur le secteur de Saint-Louis (France Info, 14/05/2024). Le GIGN s'est alors vu autorisé à riposter, en « légitime défense » : nous savons ce que la légitime défense signifie pour les forces de l'ordre françaises depuis Nahel, Sainte-Soline et tant d'autres événements ! Le gouvernement a envoyé plus de deux mille membres des forces de l'ordre, dont plus d'une centaine de militaires du GIGN pour suppléer à la police locale et aider à mater l'insurrection. Il faut ajouter seize blindés Centaure, fleurons de la gendarmerie française, notamment déployés lors de la répression des émeutes suite à la mort de Nahel et lors des manifestations contre le projet de l'autoroute A69. Cette mobilisation de moyens répressifs dont la liste n'est pas exhaustive a été si importante qu'elle a participé à grever le déficit public annuel de la France. Déficit dont le prolétariat français doit faire les frais selon les gouvernements bourgeois (voir édito).
Le résultat de cette politique répressive est sans appel : depuis le début des émeutes, 9 Kanak sont morts, tués par les forces de l'ordre ou par des miliciens caldoches, et plusieurs centaines de blessés sont à déplorer. Toutes les institutions de l'État colonial (police, justice, armée) ont été mobilisées contre les Kanak : état d'urgence, couvre-feu, arrestations, déportations. Sept militants indépendantistes ont ainsi été transférés en métropole au mois de juin afin d'y être écroués. Leur déportation et leur incarcération ne sont rien d'autres que l'expression la plus crue du caractère colonial de la répression.
Encore récemment, le 19 septembre, deux jeunes kanak sont assassinés par la police tandis que la population est assiégée, une partie est privée d'accès aux routes et subit des descentes fréquentes des forces de l'ordre : des méthodes dans la droite ligne de l'apartheid « made in France », fruit d'une longue histoire de barbarie coloniale.
Finalement, le 1er octobre, lors de son discours de politique générale, Barnier annonce l'abandon du projet du dégel du corps électoral. L'abandon de la réforme est un témoin des difficultés rencontrées par l'impérialisme français sur place. La fuite des colons est telle que la Chambre de Commerce et d'Industrie de Nouvelle-Calédonie estime à 60000 le nombre de départs, sur 271 000 habitants, avec l'explosion du chiffre depuis le 13 mai ; les chiffres restent, à la fin de l'été, largement sous-estimés. Le gouvernement Barnier n'abandonne cependant en rien ses velléités, d'où sa décision du report des élections provinciales en 2025, pour lui laisser de jauger quelle sera le moyen le plus sûr de rétablir l'ordre... colonial.
PS, PCF, LFI et dirigeants syndicaux, en défense des positions coloniales françaises
Le PS invitait dès le début des émeutes à un desserrement du calendrier constitutionnel avant le vote de la réforme constitutionnelle. On doutait alors, tant dans les rangs du PS que de la Macronie, alors toujours en majorité relative dans l'hémicycle, que les trois cinquièmes d'élus (députés et sénateurs) nécessaires au vote de la loi manquent à l'appel. C'était donc très naturellement que le PS demandait un report du vote, attendant une période plus propice pour que les tensions retombent et que les élus dits « de gauche », héritiers de Mitterrand et Rocard, puissent voter l'accomplissement de ce texte en joignant leurs voix à celles de droite et d'extrême-droite.
Jean-Luc Mélenchon, lui, implorait dès le 15 mai Macron de régler la situation pacifiquement, mettant au passage une signe d'égalité entre la mort de deux jeunes kanak et celle d'un agent de la répression armée française. Il avait quelques heures auparavant fait l'éloge des artisans des accords scélérats de Nouméa dans un tweet éloquent : Tristesse totale devant la violence qui déferle à Nouméa ruinant 40 ans d'efforts de paix et de volonté de décolonisation pacifique. Pensée pour toutes les victimes et leur famille. Pensées pour ceux qui avaient sacrifié tant pour éviter le retour à cette impasse. Président Macron, il est temps de faire les gestes qui apaisent. Soyez à la hauteur de Michel Rocard et François Mitterrand, de Tjibaou et Lafleur. Il n'y a pas d'autre chemin pour la Paix en Calédonie. Encore récemment, lors d'une conférence à Mende : L'Unité de la patrie est mise en danger par la division sociale. En Guyane, à Mayotte, en Guadeloupe, en Nouvelle Calédonie, c'est en cours. On y envoie les CRS. Ces violences montrent un visage de la France qui compromet son unité. Ceci n'est pas fait en notre nom. Aucun d'entre nous n'a jamais voulu la répression ni la mort de qui que ce soit. Nous ne sommes pas les partisans de l'ordre colonial. C'est pourtant bien de cet ordre, colonial, que se revendique JLM dans « l'unité de la patrie » des positions coloniales françaises actuelles.
Du côté des syndicats, même son de cloche, appel au « respect des accords de Nouméa ». Ainsi, selon un communiqué de la CGT en mai dernier, le Président Macron doit immédiatement retirer le projet de dégel du corps électoral, mettre fin à l'état d'urgence, libérer les défenseurs des droits (syndicalistes, représentants d'association, ...) et demander au premier Ministre d'organiser une médiation, tout en restant dans le cadre des accords. Il doit organiser les discussions avec les partisans du retour à la paix. Le retrait du dégel du corps électoral est invoqué comme solution, sans remise en cause de la situation coloniale globale, de la « paix » qu'elle impose par le contrôle, l'armée et la présence sur place de colons ! Ce soutien hypocrite de la part des dirigeants syndicaux soutient les Kanak comme la corde le pendu. Sous couvert de reprendre la question de « l'autodétermination » la direction de la direction confédérale de la CGT arbitre des modalités de la répression de la jeunesse kanak.
Les organisations du mouvement ouvrier doivent se placer résolument aux côtés du peuple kanak, peuple colonisé. Elles doivent combattre l'État français qui utilise ses institutions coloniales (administration, justice, forces répressives) pour perpétuer sa répression et sa domination du peuple kanak. Lutter pour la jeunesse kanak c'est lutter contre le gouvernement français, en France, pour le soutien INCONDITIONNEL de la révolte de la jeunesse kanak pour le droit à l'auto-détermination de la Kanaky.
Un exemple de ce combat est donné par le courant Front Unique dans la FSU qui a soumis au vote de la direction de l'organisation la motion suivante, le 24/09/2024 :
Le gouvernement français accentue sa violente politique coloniale contre les Kanaks. Le CDFN de la FSU [organe de direction de la fédération] se place inconditionnellement du côté du peuple kanak, peuple opprimé. En conséquence, il exige : l'abrogation de la loi de réforme du corps électoral ; le retrait des forces de répression ; la levée du couvre-feu et de toutes les mesures de restriction des libertés publiques ; la libération immédiate des Kanaks emprisonnés.
Résultat : Pour : 10 / Contre : 62 / Abstentions : 7 / Refus de vote : 30
Les résultats du vote de la part de la direction de la FSU sont la preuve éclatante de l'inféodation de cette direction aux intérêts de l'impérialisme français. C'est pourquoi le combat pour imposer aux dirigeants des organisations ouvrières de combattre leur propre impérialisme implique de s'organiser pour leur imposer. Cette organisation c'est le combat pour la construction d'une organisation révolutionnaire.