SUR QUEL AXE LES FORCES SYNDICALES ET POLITIQUES PRÉSENTES DANS LA JEUNESSE ÉTUDIANTE ONT-ELLES COMBATTU LA RÉFORME DES RETRAITES ?
L'impérialisme français est en recul. Son déficit commercial abyssal et ses difficultés à l'international en sont des marqueurs fondamentaux : pour surmonter ces ralentissements, la bourgeoisie française mène une guerre sans pitié contre son prolétariat, contre ceux qui n'ont que leur force de travail à vendre pour vivre. Le front principal de cette guerre de classe : les acquis du prolétariat, la valeur de sa force de travail. La bourgeoisie s'attaque aux retraites, qui font partie des caisses de la Sécurité Sociale, un acquis central et historique du prolétariat datant de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Depuis lors, voici le programme de la bourgeoisie et de ses gouvernements : détruire les conquêtes du prolétariat pour assurer sa survie.
LA DÉFAITE A ÉTÉ SCIENTIFIQUEMENT ORGANISÉE PAR L'INTERSYNDICALE
La réforme des retraites, c'est-à-dire le recul de l'âge de départ de 62 à 64 ans, la suppression des régimes spéciaux et l'avancement à 43 ans de cotisation pour une retraite à taux plein, est une amère défaite pour la classe ouvrière en France. Elle est mise en application depuis le 1er septembre 2023. Cette défaite a été consciemment organisée par les directions syndicales, par un dispositif rodé visant à empêcher le prolétariat de défendre ses acquis. Les directions syndicales, c'est l'appareil dirigeant des syndicats issus du mouvement ouvrier (CGT, FO, FSU, Solidaires, UNEF). Ces derniers sont de plus en plus liés (socialement, économiquement, politiquement) à la bourgeoisie impérialiste et à son État. Ils mènent une politique consciente et cynique de collaboration de classe avec la bourgeoisie, au détriment des masses et ayant pour effet d'affaiblir toujours plus les organisations issues du mouvement ouvrier en France. La CFDT, quoiqu'elle fasse partie de l'intersyndicale, n'est pas un syndicat ouvrier : son histoire est liée au patronat français dont elle est issue. Ces bureaucraties syndicales – lieutenants ouvriers de la bourgeoisie d'après Lénine – se sont organisées dans l'intersyndicale (la présence de la CFDT en son sein renseigne sur sa nature : un organe de collaboration de classe avec la bourgeoisie) pour priver les travailleurs et la jeunesse de toute perspective d'affrontement avec le gouvernement. Leur dispositif a reposé sur trois axes centraux.
1. Concertations
Les directions syndicales ont masqué l'offensive depuis octobre, durant 3 mois, par des concertations avec le gouvernement. Le projet de loi était donc déjà connu des directions syndicales, qui n'ont été, en aucun moment, « prises de court ». Ces concertations ont accompagné les objectifs annoncés par le gouvernement : la suppression des régimes spéciaux et le recul de l'âge de départ. Elles ont en outre permis d'éviter de préparer le combat : c'est seulement le 10 janvier, jour de la présentation par Borne du projet de contre-réforme, que l'intersyndicale publie un premier communiqué qui élude la suppression des régimes spéciaux (pourtant déterminante pour que le bastion ouvrier concerné entre dans le combat) et surtout n'avance pas de mot d'ordre de retrait ! Les concertations avec le gouvernement se sont même poursuivies en catimini (accords sur la loi de partage de la valeur, réforme des bourses) et ont repris en grande pompe en avril, signant ainsi leur capitulation officielle. (Voir les éditos CPS n°86, 87 pour une analyse détaillée du dispositif des appareils syndicaux)
2. Journées d'actions
Pendant la mobilisation, les directions syndicales ont sciemment empêché le prolétariat d'entrer dans le combat contre le gouvernement, en usant de journées d'actions dites « saute-moutons » (mises en œuvre depuis 1995), sous la forme de manifestations locales et dispersées dans le temps, pour diviser au sein de la classe ouvrière et la jeunesse. Ils en organiseront 14. Si les manifestations restent massives durant des mois, on ne peut pas en dire autant des appels à la grève, dont le plus haut niveau est atteint le 19 janvier puis ne fera que décroître.
Dans le contexte de la mobilisation sur les retraites 2023, c'est donc la faiblesse du taux de grévistes qui témoignait de l'absence de mouvement vers la grève. Au contraire, les manifestations étaient massives, et ouvraient la perspective d'une manifestation centrale et nationale des travailleurs et de la jeunesse à l'Assemblée nationale, organisée par les grandes confédérations ouvrières, pour le retrait pur et simple de la contre-réforme. C'est cette orientation qui aurait permis de poser le premier jalon de la centralisation du mouvement, de la question du pouvoir ouvrier contre le gouvernement.
Et c'est contre cette perspective qu'ont lutté impitoyablement les bureaucraties syndicales. Cela s'exprime clairement le 16 février, alors que la réforme est débattue à l'AN, les n°1 de l'intersyndicale appellent à construire les initiatives locales et manifestent… À Albi, c'est-à-dire à 627 km du lieu du pouvoir, le jour où devait être voté l'article sur le recul de l'âge de d��part à la retraite !
3. Grève « Reconductible »
Enfin, le dispositif de l'intersyndicale s'est exprimé par « la grève générale reconductible » ou « reconductible ». Mise en avant autant par les fractions dites de « gauches » de l'appareil que par leurs directions, elle consiste à renvoyer la responsabilité de l'organisation du combat aux salariés, boîte par boîte, entreprise par entreprise, dépôt par dépôt, bahut par bahut voire fac par fac. Pour les travailleurs, la grève reconductible c'est l'isolement, mais aussi la pression financière par la perte de salaire dans un contexte marqué par des tensions inflationnistes.
C'est l'approfondissement de la politique de dislocation que mène l'intersyndicale. En témoignent les directions bureaucratiques de la CGT, des fédérations des mines-énergie, des industries chimiques, des ports et docks et celles des cheminots qui appellent le 31 janvier dans un communiqué à : « des initiatives de lutte diverses et variées afin d'amplifier notamment la grève reconductible ». Ne disant pas un mot de la liquidation en cours contre leurs propres régimes spéciaux !
Les grèves dans les raffineries portées par « la fraction gauche » de la CGT ont également servi de leurre. Elles n'ont eu aucun impact réel sur les pompes à essence et ont livré les travailleurs aux réquisitions et aux menaces d'intervention par les forces de l'ordre, participant donc à isoler les travailleurs des raffineries du reste des travailleurs. Les flancs « gauche », « radicaux », de l'intersyndicale ne se distinguent donc pas des directions. Au contraire, leur dispositif de « reconductible » a participé au sabotage du combat contre la contre-réforme en donnant un os à ronger aux militants ne se satisfaisant pas des journées « saute-mouton ». Mais de grève reconductible, il n'y a pas eu. Dans ces conditions, dans le combat pour la construction de l'Organisation Révolutionnaire de Jeunesse, il est nécessaire de répondre à la question : comment se sont disposées les forces politiques et syndicales dans la jeunesse étudiante face à ce dispositif ?
LA DIRECTION DE L'UNEF ET DE LFI, RELAIS DIRECTS DE LA POLITIQUE DE L'INTERSYNDICALE
Présentation des forces syndicales étudiantes
Le syndicat historique des étudiants, l'UNEF, est dans un état de décomposition très avancé (peu de militants, absence de couverture nationale réelle…). Dans la jeunesse, c'est pourtant elle qui a assuré le relais du plan de l'intersyndicale. Les autres syndicats étudiants sont tous issus de différentes scissions de l'UNEF : Alternative (qui devient l'Union étudiante en rejoignant 17 AGE ayant scissionné avec l'UNEF en 2023), Solidaires étudiant-es, ainsi que la FSE. Ils se sont totalement alignés sur les positions de la direction de l'UNEF et de l'intersyndicale tout au long du mouvement, et ce dès le premier communiqué le 19 janvier. Ces syndicats sont liés à des forces politiques qui interviennent dans la jeunesse : citons notamment LFI, qui joue un rôle déterminant par sa place dans l'UNEF. La direction de LFI s'est d'ailleurs servi de cette position pour précipiter la scission de l'UNEF dès la fin du mouvement avec la création de l'Union Étudiante.
Si, malgré sa décomposition, l'UNEF a encore donné le ton dans ce mouvement, c'est parce que c'est un syndicat historiquement lié au mouvement ouvrier – depuis la guerre d'Algérie – et que sa direction fait partie de l'intersyndicale aux côtés de la CGT, de FO et de la FSU. Ainsi, l'UNEF et les satellites issus de sa décomposition reprennent à leur compte le dispositif de l'intersyndicale visant à interdire à la jeunesse de s'engager dans le combat : les journées d'actions et la reconductible.
Relais de l'intersyndicale : concertation, journées d'action et reconductible
Les journées d'action ont eu peu d'impact sur les facs, les étudiants étaient, avant le 16 mars, largement absents des manifestations. Cela s'explique par la série de défaites subies récemment par les étudiants (loi ORE, parcoursup master, etc.) et le désarroi économique et social qui en découle.
L'orientation de la reconductible a été reprise et prônée directement par la direction de l'UNEF et ses satellites, et cette orientation dans les facs, c'est le blocage. Ce sont les dirigeants des syndicats locaux qui ont pris en charge ce dispositif au moyen d'assemblées « générales » squelettiques et caduques. Les blocages entraînant la plupart du temps la fermeture administrative des facs par les présidences ainsi que la mise en distanciel des cours, le seul résultat fut de jeter les étudiants hors des facs, les désocialiser en les confinant dans leurs appartements. Cela a interdit que dans leurs promos, sur leurs campus, au contact d'autres étudiants, ils s'organisent et se politisent dans le combat pour le retrait de la contre-réforme.
Les blocages ne pouvaient mener qu'à la défaite. De la même façon que la « reconductible » n'est pas la grève générale, le blocage n'est pas la grève étudiante. En 2006 c'est la mobilisation massive des étudiants, dans la rue et dans les AG, qui pousse à la grève étudiante (et ce quand la grève générale était à l'ordre du jour du côté des travailleurs). En tenant des piquets de grève massifs dans les universités, les blocages étaient l'expression du mouvement d'organisation des étudiants.
Au contraire, les blocages pendant le mouvement des retraites étaient sans perspective de combat centralisé, et ne prenaient appui sur aucun mouvement réel des étudiants dans les universités. Tant les « AG » que les « commob » qui les organisaient étaient réduites à quelques poignées d'étudiants particulièrement influencés par le discours des appareils. Les 7, 8, 9 et 10 mars illustrent ce dispositif de sabotage. Durant 2 semaines, l'intersyndicale fait des incantations au « blocage total » du pays, à une grève reconduite par les travailleurs : « la question de la reconduction ne se décide pas au niveau des confédérations syndicales, mais dans les entreprises et les services » (Martinez). Le message est clair : la responsabilité de la défaite à suivre repose sur les travailleurs qui n'ont pas organisé le combat. La direction de l'UNEF et ses satellites reprendront à leur compte ce dispositif dans la jeunesse, en appelant au blocage des facs. C'est un échec : les grèves du 7 mars sont inférieures à celles du 19 janvier. Le 8, il n'y en a pas, et le 9, la mobilisation étudiante est anecdotique (200 en manifestation à Paris). Blocage du pays et grève reconductible « préparée » par l'intersyndicale n'ont pas eu lieu – et les dirigeants de l'intersyndicale le savaient pertinemment. Plus que de favoriser l'organisation des étudiants pour combattre, ces blocages ont privé les étudiants de toute perspective de combat.
Blocage et concertation avec le gouvernement : les deux faces d'une même pièce
Les journées d'action n'ont pas simplement servi à diviser jeunesse étudiante et travailleurs, à isoler les étudiants et les priver de leur combat. Effectivement, sans le savoir, les étudiants qui pensaient manifester pour le retrait de la réforme des retraites se sont retrouvés associés à « une réforme structurelle des bourses » défendue par l'UNEF et toutes les organisations syndicales étudiantes et de jeunesse présentée dans les « AG » sous le nom de « salaire étudiants » ou d'« allocation d'autonomie ».
En effet, depuis la mise en place d'une grande concertation nationale en octobre 2022 et tout au long du mouvement pour le retrait de la contre-réforme des retraites, les organisations syndicales étudiantes ont sciemment discuté et élaboré la mise en place d'une réforme des bourses avec le gouvernement. Elles se sont appuyées sur la mobilisation d'une infime partie de la jeunesse étudiante dans le mouvement des retraites pour mener à bien les concertations avec la ministre Retailleau. Cela a permis 2 choses : rassurer le gouvernement sur la pleine collaboration de classe des organisations de jeunesse dans un moment de crise, et faire diversion sur la volonté du gouvernement de liquider les CROUS !
Car cette réforme des bourses annoncée comme une victoire n'est que le premier jalon d'une réforme structurelle à venir. L'UNEF et la FAGE, en se félicitant d'une revalorisation de 37€ du montant des bourses, « oublient » d'avertir les étudiants qu'en réalité cette réforme entérine la baisse annuelle du nombre de boursiers, 2023 mais, surtout, que des concertations se poursuivaient jusqu'à la fin de l'été en vue d'une réforme structurelle en 2025, qui articulerait la réforme des bourses à celle de la solidarité à la source ! Autrement dit, les CROUS seraient dépossédés de leur fonction principale : la distribution des bourses dans un premier temps puis ses services (logement, repas, etc.) qui seraient progressivement liquidés et privatisés !
RP, NPA, TMI : L'IDÉOLOGIE DES APPAREILS AU NOM DE LA RÉVOLUTION
Présentation des organisations dites « d'extrême-gauche »
Parce qu'elles ont joué un rôle d'encadrement politique dans la jeunesse, il nous faut expliquer le dispositif des forces politiques de jeunesse qui sont intervenues pendant le mouvement pour le retrait de la réforme des retraites. La France Insoumise est l'organisation fondée par Jean-Luc Mélenchon en 2016, pour une révolution citoyenne, en défense de l'impérialisme français et des institutions de la république, qui interviennent, comme nous l'avons vu plus tôt, dans l'UNEF puis dans l'Union Étudiante, en organisant la scission. Révolution est la section française de la Tendance Marxiste Internationale (TMI) qui se revendique du marxisme, du léninisme, du trotskisme et de la révolution, elle se veut lutter pour le renversement du capitalisme et une transformation socialiste de la société. En France, celle-ci intervient dans LFI.
Les jeunes du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) sont divisés en plusieurs tendances, la tendance CLAIRE, la tendance Anticapitalisme & Révolution dite A&R (qui dirige la TACLE à Nanterre, une tendance de l'UNEF) et la tendance étincelle (issue de Lutte Ouvrière). Ils prônent également le renversement du capitalisme et la prise du pouvoir par la classe ouvrière.
Enfin, Révolution Permanente (RP), ancienne tendance du NPA sous le nom de CCR, fait partie d'un réseau international impulsé par différentes organisations de la Fraction Trotskyste – Quatrième Internationale, notamment le PTS en Argentine. Ils se revendiquent des idées révolutionnaires liées au marxisme et au trotskisme et pour la reconstruction de la 4ᵉ Internationale.
Les groupes dits anarcho-libertaires sont aussi hétéroclites qu'hétérogènes et ne se différencient que très peu de la position des organisations présentées sur le plan de l'orientation concrète.
Les relais de la direction de l'UNEF et de LFI dans les facs
Comme nous l'avons vu, les dirigeants syndicaux manœuvrent et organisent la défaite en mettant en place des stratégies isolant et usant les travailleurs et la jeunesse. À l'Assemblée Nationale (AN), LFI joue le « jeu parlementaire » et dépose près de 10 000 amendements obstruant la discussion, et se contentant de renvoyer la responsabilité du combat à la jeunesse, avec un « blocus challenge » mis en avant par Louis Boyard, véritable coup de communication invitant les étudiants à prendre « la plus belle » photo de blocus et à la poster sur les réseaux (la clé, visite de l'AN et fichage gratuit pour les flics !) Cela, sans jamais engager le combat pour que les masses – les seules qui le puissent – interdisent le vote de la loi à l'AN.
Nous serions en droit d'attendre d'organisations de jeunesse se réclamant de la révolution et du marxisme qu'elles combattent, à leur hauteur, le dispositif des appareils et participent à organiser le combat pour défaire le gouvernement. Pourtant, dès les premières manifestations, dès les premières « AG », c'est le plan de l'intersyndicale qui a trouvé à s'exprimer au travers des interventions des organisations politiques dans la jeunesse. Tout en dénonçant les actions locales et les grèves perlées de l'intersyndicale, les militants de la TMI invitaient à construire… la « grève générale reconductible » et l'adoption d'un « bloc de revendications » plus « large » que celui de le retrait de la réforme des retraites. Mais qu'est-ce que la grève reconductible (la grève isolée par secteur), si ce n'est la négation de la grève générale (la grève dans l'unité, au même moment) ? En cela, nos théoriciens de la révolution ne se sont pas démarqués du dispositif qu'ils critiquaient mais l'ont au contraire, accompagné. A Nanterre et ailleurs, les jeunes de la Tacle, liés à A&R (NPA) n'ont jamais dénoncé le dispositif de l'intersyndicale, ils ont appelé « naïvement » à construire chaque journée d'action, à bloquer les facs et les lycées, envoyant leurs militants et la jeunesse au casse-pipe.
Il faut avoir une attention particulière au dispositif de RP qui a occupé une place importante dans les facs. Leur ligne était celle de la création d'une AG interpro étudiants/travailleurs pour « massifier la lutte et la grève reconductible ». Ils appelaient à suivre le mouvement de « grève générale » qu'auraient initié les appareils des secteurs énergies et dockers entre autres. Il faut rappeler que de grève générale, il n'y a pas eu, et qu'à partir du 19 janvier, la grève ne fait que décliner. C'est tout en dénonçant le dispositif de l'intersyndicale que RP appelait à construire, chaque semaine, les 14 journées d'actions qui étaient appelées par l'intersyndicale. Dans les facs les militants de RP ne faisaient que reprendre presque mot pour mot les positions de l'intersyndicale « gauche » tout en faisant aux étudiants des leçons sur « les raisons de se mobiliser contre la réforme ». Au nom de la révolution, les militants de RP n'ont fait que faire le travail de sape que l'appareil de l'UNEF n'a plus les forces militantes d'assurer nationalement dans toutes les facs.
C'est en proclamant qu'il ne fallait attendre aucune proposition des syndicats que RP renvoyait à l'organisation des jeunes « en dehors des syndicats ». Autrement dit : les travailleurs et la jeunesse, dépossédés de leurs organisations, peuvent seuls faire capituler le gouvernement. Ne pas combattre pour que les dirigeants syndicaux rompent avec le gouvernement et l'affrontent c'est avant tout dédouaner ces mêmes dirigeants qui – parce qu'ils dirigent bel et bien le mouvement – ont sciemment organisé la défaite. La direction de RP a capitulé face à l'appareil et s'est alignée derrière lui. N'étant finalement rien d'autre que les relais de la politique de l'intersyndicale peints en rouge. Ceci est d'autant plus grave que l'ensemble de ces organisations détiennent des positions à l'intérieur des syndicats ouvriers et étudiants, qu'elles savaient que des concertations visant à liquider les acquis de la jeunesse et des travailleurs avaient lieu et qu'elles n'ont pas usé de leur implantation pour y mettre fin.
La dispersion des forces vives, une stratégie pour la défaite !
Les mots d'ordre de « grève crescendo » étaient le programme des secteurs dits « gauche » de la CGT, énergie notamment. Dans les faits, au sein des facs, les militants de RP, de la TMI et du NPA n'ont fait que reprendre des incantations, aux côtés des dirigeants de l'UNEF et de LFI, pour le « blocage du pays » par des AG squelettiques réduites à leurs seuls militants (à quelques exceptions près dans certaines villes, après le 16 mars).
Tout en vidant les facs des étudiants, les quelques jeunes engagés dans la bataille contre la réforme des retraites ont été envoyés sur les « piquets de grève » des dépôts de carburants tenus en partie par… les dirigeants locaux des syndicats ouvriers et de jeunesse, tandis que les travailleurs étaient à la besogne, assistant au spectacle burlesque du pseudo blocage de leur lieu de travail par des extérieurs retraités, étudiants, bureaucrates, etc.
Voilà ce qui a été proposé �� la jeunesse étudiante : quittez vos lieux d'étude, ne discutez pas avec d'autres étudiants, ne vous organisez pas avec vos camarades ! Circulez, il n'y a rien à voir ! Toutes les forces vives doivent être dispersées dans « le plus d'actions possibles » ! Pendant ce temps, votons à l'unisson, dans des AG tenues par les dirigeants des syndicats locaux, « le salaire étudiant », sans informer de l'attaque en cours contre les CROUS, au compte de leur participation aux concertations sur ce projet ! Finalement, les blocages étudiants orchestrés dans les facs n'ont été que des diversions pour empêcher aux étudiants de s'organiser, les menant à l'impasse.
LES FORCES POLITIQUES ET SYNDICALES FACE À NOTRE INTERVENTION
Notre intervention à l'université, le CJR à Montpellier
Notre intervention dans la jeunesse étudiante était claire. Le mot d'ordre : retrait du projet de « réforme » des retraites, aucune discussion avec le gouvernement sur sa réforme qui n'est ni amendable, ni négociable. Pour satisfaire ce mot d'ordre, nous avons combattu, à notre hauteur, pour que les dirigeants des organisations politiques et syndicales de jeunesse reprennent ces mots d'ordre à leur compte, et convoquent avec les dirigeants des organisations ouvrières une immense manifestation nationale de centaines de milliers de personnes devant l'Assemblée Nationale pour imposer au gouvernement le retrait de son projet de « réforme ».
Les conditions politiques et économiques dans lesquelles s'est déroulé le mouvement pour le retrait de la contre-réforme des retraites se sont manifestées par l'absence de mouvement vers la grève de secteurs importants du prolétariat, par l'inflation croissante qui touche de nombreux foyers et les plonge toujours plus dans la précarité, et enfin par des manifestations massives qui témoignaient, malgré ces conditions politiques et économiques difficiles, d'une réelle volonté de combattre le gouvernement et de lui infliger une défaite ! C'est pourquoi le mot d'ordre de manifestation centrale à l'AN n'était pas un vague appel à l'insurrection, il était l'expression de ce qui se dégageait dans la lutte des classes, dans les conditions politiques qui étaient les nôtres. Il s'agissait donc du seul mot d'ordre, à ce moment, capable de faire reculer le gouvernement.
Ce sont ces mots d'ordre qui ont été le fer de lance de notre combat et qui ont guidé notre intervention. Car nous sommes persuadés que ce sont les seuls étudiants qui, démocratiquement, doivent avoir la pleine maîtrise de leur mobilisation, nous sommes intervenus dans nos promotions et auprès de nos collègues sur la base de ces mots d'ordre, essayant de convaincre et de faire voter des motions, partout où cela était possible !
Il ne s'agissait pas de faire porter la responsabilité de l'organisation de ce combat à nos camarades et collègues, dépossédés de leurs organisations, mais au contraire, de nous saisir de nos organisations syndicales pour leur imposer la prise en charge de ce combat. C'est lorsque nous avons tenté de nous saisir de nos organisations que nous avons été confrontés au dispositif de l'appareil local, leur méthode variant selon les situations. Lorsque l'appareil avait la main sur les AG – lorsqu'ils étaient les seuls présents – le silence et l'ignorance étaient de rigueur. Mais lorsque les AG se remplissaient, et que notre intervention avait de l'écho ou que nos camarades apparaissaient nombreux aux côtés de leurs promotions ou collègues pour porter leurs revendications, c'est à une horde de chiens enragés que nous avions affaire. Les interventions infantilisantes, résignées, moqueuses se succédant pour délégitimer les motions des étudiants, faisant d'office barrage aux tentatives d'organisation démocratique des étudiants.
À Montpellier, jusqu'au 16 mars les « AG » n'ont pas dépassé les 80 personnes, c'est-à-dire les seules organisations qui luttaient les unes contre les autres sur le blocage. La présidence de l'UPV, s'appuyant sur le « vote » du blocage des « AG » squelettiques, fit fermer administrativement le campus, résultat : 10 semaines de distanciel pour les étudiants !
Le sursaut semi-spontané du 16 mars et les obstacles à la centralisation du combat à Paris
C'est le sursaut du 16 mars qui nous permettra de porter à nouveau le combat sur la fac. Le 16 mars était le jour du vote à l'AN du projet de contre-réforme des retraites, c'est ce jour qu'une manifestation nationale devant l'AN, aurait dû être appelée ! Mais la contre-révolution est une science, et ce jour-là les dirigeants invitaient à construire des initiatives locales, c'est-à-dire au plus loin du lieu de pouvoir, tandis que ces mêmes dirigeants se pavanaient devant l'AN pour une conférence de presse. Pour eux, il s'agissait de s'en remettre au vote de l'AN c'est-à-dire à la majorité Renaissance – LR.
Pourtant, les choses ne se passent pas comme prévu, Borne est dans l'obligation de recourir au 49.3. D'une certaine façon, cela a déchiré le voile de la démocratie derrière lequel voulaient se cacher les directions syndicales pour justifier leur capitulation. En parallèle la direction de Solidaires et d'une soi-disant « Coordination Étudiante » (organe fantoche composé des militants des organisations d'extrême gauche déjà présentées) appellent à aller manifester devant AN – cela après nous avoir combattu dans les AG contre cette perspective – la révolution à contre-temps, disait Lénine, c'est la contre-révolution. Cependant, après l'usage du 49.3 et malgré ce dispositif bien rodé, une fraction – certes limitée – de la jeunesse s'en saisit et l'appel se transforme en un rassemblement de quelques milliers devant l'AN.
Ce sursaut donne lieu, dans certaines facs, comme à Montpellier, à des AG d'un millier d'étudiants disposés au combat. Nous y intervenons pour exiger, avant que le conseil constitutionnel rende sa décision réactionnaire (majorité Renaissance – LR encore), que soit organisée une manifestation aux portes du pouvoir. C'est une telle volonté qu'avait exprimée la manifestation à l'AN du 16 : si les directions du mouvement ouvrier y appellent, c'est par centaines de milliers que les travailleurs et la jeunesse répondront !
À Montpellier, nous avons porté cette perspective en AG. En AG, face à notre position, c'était l'unité des appareils locaux étudiants et travailleurs, des organisations dites « d'extrêmes gauche » contre la manifestation à l'AN ! C'est donc après cinq heures à noyer et caricaturer toute voix discordante dans des débats interminables sur le blocage que celui-ci est voté et les étudiants renvoyés chez eux. L'AG suivante de 800 étudiants se déroulera également ainsi. Il n'y aura plus d'AG par la suite, les étudiants résignés restent chez eux et préparent leurs partiels. Voilà les résultats de l'inféodation à la politique des bureaucraties syndicales.
Pendant ce temps, nationalement, l'intersyndicale décide en interne : « L'idée était de dire qu'on évitait LA grosse action à Paris » (note interne de Benoit Teste). Le message est clair ! Il faut couvrir le gouvernement jusqu'au vote des motions de censure ! Et donc renvoyer… au 23 Mars, c'est-à-dire après le vote des motions de censure. Dans ces conditions, le relais est passé aux mains des provocateurs, aux manifestations sauvages qui seront brutalement réprimées. La répression policière, jamais, ne sera condamnée, tout comme ils ne condamneront pas le carnage de Sainte Soline. Le congrès de la CGT qui se déroule deux jours après n'en dira pas un mot, se félicitant simplement que Binet accepte l'invitation de Borne à Matignon – fraction « gauche » de la CGT comprise. Il faut le dire, à ce moment, la défaite est consommée.
Le dialogue social n'a jamais cessé, mais les appareils ne s'en cachent plus. Aujourd'hui encore, c'est dans ces concertations qu'ils prennent en charge l'élaboration des décrets d'application de la contre-réforme des retraites et la suite des offensives de la bourgeoisie.
Tout au long de ce combat, nous avons constaté que ceux qui combattent pour la rupture des dirigeants syndicaux avec le gouvernement, pour la réalisation du front uni des organisations ouvrières et de jeunesse pour permettre l'affrontement dans l'unité, sont les seuls à avoir porté le combat pour les étudiants dans les facs. C'est sur cet axe, celui de la rupture, et contre les appareils bourgeois issus du mouvement ouvrier, y compris contre ceux qui le font « au nom de la révolution », que peut et doit se construire l'Organisation Révolutionnaire de Jeunesse !