Cet article a été écrit en septembre 2021 par des militants du CJR directement concernés par la mise à mal, au prétexte de la crise sanitaire, par le gouvernement Macron-Castex du statut des travailleurs de la culture, l'intermittence du spectacle. Cet article a été rédigé suite au mouvement et aux luttes des travailleurs de la culture.
LE STATUT D'INTERMITTENT DU SPECTACLE : UNE CONQUÊTE DU MOUVEMENT OUVRIER
« La valeur de la force de travail est historiquement conditionnée. Dans les pays capitalistes économiquement développés, une longue lutte de classe du prolétariat a eu comme conséquence d'incorporer dans la valeur de la force de travail de nouveaux besoins, dont ceux de plus de culture, plus d'enseignement. La « loi d'airain » de Lassalle qui, déformant Marx, réduisait la valeur de la force de travail à celle des moyens de subsistances et de renouvellement de la force de travail, a été vigoureusement combattue par Marx. La puissance du prolétariat, les luttes de la classe ouvrière ont contraint la bourgeoisie à des concessions y compris sur le plan de l'enseignement des connaissances et de la culture (celle-ci fut elle bourgeoise). » — Stéphane Just, Défense du Trotskisme 2, 1971, p. 32
« La culture » est un secteur économique qui, bien que présenté comme non essentiel à la faveur de la crise sanitaire, représente 3,5 % du PIB français. Au sein du budget général de l'État, la part allouée au ministère de la Culture demeure inchangée depuis 2017 ; elle représente 0,8 % du budget prévisionnel de 2020. Le financement public du secteur culturel est également réparti dans les ministères de l'Éducation nationale et de l'Enseignement supérieur : 127 millions d'euros sont, par exemple, prévus pour le soutien aux activités périscolaires comprenant les ateliers de pratiques artistiques.
Le nombre d'emplois directs dans le secteur était de 670 000 en 2017, soit 2,5 % de la population active, et on compte aujourd'hui environ 120 000 intermittents du spectacle. Le terme intermittent du spectacle se réfère à un régime de sécurité sociale et d'assurance chômage propre aux travailleurs du spectacle et de l'audiovisuel (qu'ils soient artistes ou techniciens).
La particularité du système de l'intermittence est de permettre aux allocataires dépendants des annexes 8 et 10 du régime d'indemnisation du chômage d'être pris en charge entre leurs périodes de travail. Ce système est lié à la réalité de l'emploi dans un secteur où les salariés sont généralement appelés à travailler pour différents employeurs et sur des contrats courts. De fait, il constitue une sorte de financement complémentaire des arts du spectacle et de la production audiovisuelle car ces périodes non travaillées – selon Pôle emploi – correspondent bien souvent à des temps de préparation de projets, de répétitions non rémunérées, etc.
La préparation d'un spectacle ou d'un concert d'une durée de deux heures, par exemple, représente en réalité des dizaines voire des centaines d'heures de travail non reconnues par personne et des années de formation (pas forcément reconnues non plus en termes de salaire).
Si ils parviennent à effectuer un minimum de 507 heures de travail officiel sur 12 mois, les travailleurs de la culture sont reconnus par l'assurance chômage comme intermittents du spectacle et de l'audiovisuel, ce qui leur garantit un revenu minimum et donc une stabilité pour l' année à venir. Ce régime de protection sociale des artistes propre à la France est envié par les travailleurs de la culture du monde entier.
C'est le gouvernement de Front populaire qui a institué le régime des intermittents en 1936 pour les cadres et techniciens du cinéma. Quant au régime d'assurance chômage pour les intermittents du spectacle tel qu'on le connaît aujourd'hui, il a été mis en place en 1964 et 1968 avec la création des annexes 8 et 10.
Aujourd'hui, ce régime particulier permet assez largement aux travailleurs de la culture de créer sans rechercher d'abord à faire du profit. De fait, cela entre en contradiction avec le maintien du système de production capitaliste : c'est pourquoi le MEDEF mène régulièrement des attaques contre ces annexes 8 et 10. Ces offensives ont suscité de grands mouvements de mobilisation des travailleurs de la culture, dont la crise de 2003 marquée par l'annulation du festival d'Avignon est l'un des événements les plus marquants. Ces travailleurs se sont encore mobilisés en 2014, en 2016, puis plus récemment en 2021 pour le renouvellement de l'année blanche et contre la réforme de l'assurance chômage.
LA CRISE SANITAIRE A FRAPPÉ DE PLEIN FOUT UN SECTEUR DÉJÀ FRAGILE
Dans l'éditorial du magazine La Scène de l'été 21, Nicolas Marc, directeur de la publication, pose clairement le contexte et les questions avec lesquelles doit composer le secteur culturel :
« Comment le secteur culturel sortira-t-il de plus d'un an de pandémie, lui qui était déjà en proie à des fragilités ? […] Que se passera-t-il lorsque s'arrêteront les perfusions qui maintiennent en vie une partie de la filière ? Faut-il augmenter le prix des billets et des abonnements de saison ? Le coût des plateaux [prix de vente d'un spectacle] ? Baisser des rémunérations déjà globalement modestes ? Reporter des investissements ? »
Depuis mars 2020, la crise sanitaire a plongé les travailleurs culturels dans une grande insécurité. Elle a engendré la fermeture des lieux de culture pendant de longs mois, puis les a soumis au couvre-feu, contraignant ainsi le déroulement des spectacles, ne permettant que le maintien de certaines résidences de création et des ouvertures au public exclusivement professionnel.
S'en est suivie une réouverture complète tant attendue à l'été 2021, mais les organisateurs ont rapidement été confrontés au choix entre le contrôle du pass sanitaire et les jauges limitées à 50 personnes. Ces fermetures et réglementations strictes quant aux réouvertures sont intervenues systématiquement en dernière minute, provoquant de nombreuses annulations de la part des producteurs et du public, fragilisant encore la situation des artistes et des techniciens les plus précaires.
Ont été touchés salles de cinéma, salles de spectacle, festivals… Face au problème éthique que pose le contrôle du pass sanitaire par les travailleurs eux-mêmes, mais aussi à la chute des réservations que cela a engendré, de nombreuses réactions ont eu lieu dans le milieu culturel, mais pas ou trop peu d'oppositions fermes se sont manifestées.
Ainsi, le festival Chalon dans la rue a-t-il fait le choix de limiter la jauge aux spectacles à 50 personnes plutôt que d'avoir à contrôler le pass sanitaire. Le festival d'Aurillac a quant à lui été tout bonnement interdit par la préfecture du Cantal « pour des raisons liées au maintien de la sécurité et de l'ordre public, renforcées par une situation sanitaire de nouveau préoccupante ». Ce festival, qui est le plus important dans le domaine des arts de la rue en France, avait déjà été annulé en 2020. Une « Manifestive » a eu lieu dans la ville le 18 août pour protester contre cette interdiction : elle a rassemblé 1500 personnes.
Le Festival d'Avignon s'est déroulé du 7 au 31 juillet avec contrôle du pass sanitaire à sa date de mise en application.
L'impact de la crise sur le secteur culturel est dramatique. Il a été mesuré par un « diagnostic-action » mené par un cabinet privé (KYU Associés). La mission Gauron, quant à elle, a rendu son rapport en avril dernier aux ministres du Travail et de la Culture sur l'année blanche, en proposant plusieurs hypothèses pour accompagner la fin de ce dispositif d'aide.
Le diagnostic révèle notamment :
- Des chutes importantes de recette (96 % des structures ont subi des baisses allant de 60 à 80 %)
- 32 % des structures ont subi une baisse de leurs subventions en 2020 et 44 % en prévoient une baisse pour 2021
- 29 % des structures ont connu des baisses de leurs effectifs permanents et 73 % de leurs effectifs intermittents
- 60 % des structures ont eu recours à l'activité partielle
- 73 % des professionnels sondés déclarent une perte de revenus en 2020 allant de 3665 € en moyenne pour les salariés permanents et agents de la fonction publique, contre 6375 € en moyenne pour les intermittents et demandeurs d'emploi
- 49 % des professionnels considèrent l'impact psychologique de la crise comme l'une de leurs principales difficultés
L'APPAREIL DE LA CGT AU SERVICE DE MACRON
Le 6 mai 2020, Macron annonçait une « année blanche » jusqu'au 31 août 2021 pour les 120 000 artistes et techniciens intermittents du spectacle et de l'audiovisuel. Ce dispositif a permis la prolongation des droits pour ces derniers à l'aide au retour à l'emploi (ARE) perçue au titre des annexes 8 et 10 de la convention d'assurance chômage, ainsi que de l'allocation de professionnalisation (APS) et l'allocation de fin de droits (AFD). Elle a également permis de faciliter la réadmission des allocataires en allongeant la période de référence pour la recherche des 507 heures nécessaires.
L'année blanche a été prolongée jusqu'au 31 décembre 2021 du fait de la forte mobilisation des travailleurs de la culture alors même que la mission Gauron rédigeait son rapport.
Pendant ce temps, la direction de la CGT (Denis Gravouil) participait à la concertation dans le cadre de cette mission qui avait pour but d'organiser la sortie du dispositif. À l'occasion du premier anniversaire de la crise sanitaire, une occupation du théâtre de l'Odéon (à Paris) a débuté le jeudi 4 mars 2021 et s'est terminée le 23 mai. Cette mobilisation a entraîné l'occupation de 107 lieux culturels dans toute la France, rassemblés d'abord autour du combat pour la reconduction de l'année blanche, ainsi qu'un meilleur accès pour toutes aux congés de maternité et aux arrêts pour longue maladie.
Les permanents de la CGT, très présents dans ces occupations, ont favorisé l'organisation d'une lutte « non corporatiste » (selon les mots de Gravouil !) et plus largement orientée contre la précarité et la réforme de l'assurance chômage. Cette grande cause, bien qu'elle soit légitime pour tous les travailleurs, était de toute évidence bien trop lourde à porter pour les seuls travailleurs de la culture.
En conséquence, en avril 2021, aux assemblées générales du MERLAN comme dans de nombreux lieux occupés, on ne parlait même plus de prolonger l'année blanche, s'offusquant même de ce que certains osent en parler, et qualifiant les intermittents de « privilégiés » face aux artistes au RSA. Défendre la revendication de l'année blanche au sein du mouvement était devenu : être corporatiste.
Pourtant, il s'agissait là de défendre simplement les travailleurs de la culture contre le MEDEF et ses gouvernements. Par ailleurs, il faut savoir que la direction de la CGT a participé depuis le début à toutes les concertations organisées par le gouvernement sur la réforme de l'assurance chômage et qu'elle projette aujourd'hui de participer aux concertations sur la gouvernance de l'Unédic, qui, si elle passe, conduira tout droit à la suppression de l'assurance chômage des intermittents !
Il est donc de bon ton pour la direction de la CGT de se parer d'une image de lutte contre la réforme de l'assurance chômage… et de bon ton pour nous de qualifier cette manœuvre d'escroquerie !
Néanmoins, depuis le début de la crise sanitaire, le gouvernement a fait des concessions concernant le régime des seuls intermittents, ce qui prouve aussi le rapport de force dont bénéficie ce secteur, du fait de ses actions opiniâtres ces dernières années et de l'affichage médiatique dont elles ont pu bénéficier. Cela doit encourager les travailleurs à s'organiser dans la lutte et à s'aguerrir contre les manœuvres des directions syndicales.
Aussi le mouvement d'occupation des théâtres aura-t-il tout de même permis de mettre en lumière pour un plus grand nombre de travailleurs les problématiques liées à la réforme de l'assurance chômage. La décision du Conseil d'État de censurer la date d'entrée en vigueur du décret (qui devait s'appliquer le 1er juillet) sur la modification des règles de calcul de l'allocation chômage ne constitue en réalité qu'une petite parade contre la relative importance du mouvement.
Dans les faits, l'institution ne s'étant pas exprimée sur le contenu du texte, elle autorise le gouvernement à simplement en reporter la mise en œuvre, qui a d'ailleurs été promise par Macron pour le 1er octobre.
LA JEUNESSE EN PREMIÈRE LIGNE DU COMBAT POUR LE DROIT À LA CULTURE
L'État a créé pour les jeunes de 18 ans un « pass Culture » leur accordant un budget de 300 € disponibles pendant 24 mois pour des propositions culturelles de proximité et offres numériques (livres, concerts, théâtres, musées, cours de musique, abonnements numériques, etc.) par le biais d'une application.
Non seulement cette mesure tend à traiter la culture comme un simple produit de consommation, mais elle rend le milieu artistique et son public encore un peu plus dépendants de l'outil numérique – largement aux mains des capitalistes. Ce budget renvoie ainsi les jeunes indifféremment vers le secteur public ou le privé, vers l'offre live ou numérique. Servant les intérêts de la bourgeoisie, insuffisant pour faire oublier l'absence de réelle politique de soutien au secteur public, le pass Culture coûtera à l'État entre 160 et 180 millions d'euros qui, de ce fait, ne seront pas employés pour financer le tissu associatif.
En outre, le gouvernement promet pour janvier 2022 un second pass Culture, plus en lien, lui, avec l'Éducation nationale. Chaque élève se verrait offrir 200 € progressivement versés entre la 4ème et la Terminale. Les enseignants devraient alors accompagner les élèves dans leurs choix… pour compenser le manque de moyens des établissements scolaires ?
Malgré les prétendus dispositifs d'aide et une politique culturelle faussement tournée vers la jeunesse, les conséquences de la crise sanitaire dans les milieux artistiques n'ont pas terminé de se faire sentir des travailleurs. La crise exacerbe la concurrence entre professionnels, ce qui engendrera nécessairement la baisse des rémunérations et donc l'augmentation de la précarité.
C'est particulièrement vrai chez les jeunes, dont la carrière commence souvent avec peu de contrats et de faibles cachets (quand cachets il y a !). Le nombre d'allocataires va diminuer, ce qui va fragiliser énormément de compagnies, d'ensembles musicaux, de structures de production… La diversité de la production culturelle présente en France fait face à un danger mortel qui va encore accentuer à l'extrême la concentration du secteur dans des grands groupes monopolistes de la production culturelle.
Une baisse de la fréquentation des salles de 50 % vient ajouter à la situation des conséquences à venir forcément dramatiques sur l'économie du secteur, les embauches et l'offre culturelle elle-même !
L'État bourgeois n'en attendait pas tant pour pouvoir enfourcher le tigre de la liquidation du droit fondamental d'accès à la culture pour tous. L'accès à la culture, celle-ci fût-elle bourgeoise, est un enjeu majeur de la lutte des classes et plus particulièrement encore dans la jeunesse, il est un combat à part entière pour la défense de la valeur de la force de travail de l'ensemble du prolétariat (voir la citation en début d'article).
C'est un moyen historique d'émancipation des masses et la bourgeoisie en est bien consciente, c'est pourquoi ses gouvernements successifs lancent périodiquement des offensives toutes plus violentes les unes que les autres en tentant de revenir sur des droits que le mouvement ouvrier a su conquérir au fil des décennies.
Le combat pour le socialisme est donc aussi un combat pour une production culturelle et artistique insoumise aux injonctions du profit des capitalistes, et cela ne peut que passer par une protection économique et sociale des travailleurs de la culture. Les jeunes, premiers concernés par la difficulté croissante de se payer une place de concert ou un billet de train pour se rendre à un festival, sont au cœur de ce combat.
EXIGEONS :
- La défense inconditionnelle du statut d'intermittent du spectacle et de l'audiovisuel
- Le retrait du pass-sanitaire pour accéder aux évènements culturels
- À bas la concertation sur la gouvernance de l'Unédic !
- Pas de négociation avec le gouvernement !
- La direction de la C.G.T. au service de la défense du statut des intermittents et non du gouvernement !
Nous devons défendre les intérêts des travailleurs de la culture, notamment les garanties statutaires restantes pour une production culturelle indépendantes des injonctions aux profits capitalistes. Voilà des mots d'ordre autour desquels peuvent aujourd'hui se rassembler, avec les militants du Cercle de Jeunes Révolutionnaires de Montpellier, les intermittents, les artistes au RSA, les salariés, les jeunes… toutes celles et tous ceux qui, comme nous, souhaitent que dans ces temps de crise sanitaire, économique, sociale et politique, soient préservés les éléments existant de la liberté de création des artistes, et que reste en vie les acquis d'une lutte ouvrière historique.