Les émeutes en Martinique ont pris de l'ampleur dans le courant de septembre, à l'initiative du Rassemblement pour la Protection des Peuples et des Ressources Afro-Caribéens (RPPRAC). Cette association, créée en janvier 2024 par Rodrigue Petitot, Gwladys Roger et Aude Goussard, est à la tête de manifestations contre la vie chère en Martinique, depuis un appel lancé le 1er septembre 2024 sur le Grand port maritime de Martinique. Au cours des émeutes, « des dizaines d'entreprises ont été incendiées et pillées » (Le Monde, 12.10.2024). De nombreux affrontements ont eu lieu durant le mois de septembre dans les rues entre manifestants et forces de l'ordre. La revendication initiale est un alignement des prix des produits de consommation sur la métropole. Mais le mouvement revêt un caractère profondément anti-impérialiste, ce que la bourgeoisie ne peut tolérer. D'où une répression violente, l'envoi de CRS depuis la métropole, couplés à un dialogue social avec les organisations syndicales afin d'étouffer le mouvement dans l'œuf.
La lutte contre la vie chère, une lutte des masses martiniquaises contre le caractère colonial de l'économie aux Antilles françaises, hérité du XVIIe siècle !
Les prix gonflés et les in��galités exacerbées dans la répartition des ressources sont en effet la conséquence directe du caractère colonial de l'administration l'île, structurée depuis la colonisation en 1635 par l'économie de plantation (canne à sucre, production de rhum), permise par l'exploitation d'esclaves originaires d'Afrique de l'Ouest et déportés par la France. Alors qu'aujourd'hui encore les "békés" (descendants des colons blancs propriétaires d'esclaves, bourgeoisie endogame fondée sur l'héritage du capital et de la blanchité) ne représentent qu'un pourcent de la population, leur monopole agricole et industriel écrase l'économie de l'île. Ainsi « sur les sept groupes de la grande distribution, au cœur des critiques du mouvement contre la vie chère, trois des quatre premiers sont détenus par des békés » (Le Monde, 12.10.2024). En 2009, les békés possédaient 52 % des terres agricoles, 50 % du commerce d'importation alimentaire, 90 % de l'industrie agroalimentaire, 40 % de la grande distribution. 40 % seulement car leur mainmise sur tous les éléments en amont dans la chaîne d'approvisionnement leur permet de fixer les prix même dans les magasins qui ne sont pas les leurs (documentaire de R. Bolzinger, 2009). CPS résumait en 2009 lors de la grève générale en Guadeloupe et en Martinique :
« Cette infime minorité capitaliste profite de sa position dans une économie soumise dès l'origine aux besoins de la métropole, et donc incapable de produire a minima ce qu'elle consomme. C'est d'ailleurs cette situation qui a abouti à l'instauration d'une prime de 40% pour les fonctionnaires, dite « prime de vie chère », prime arrachée et défendue par la grève, notamment en 1953. La remise en cause de la vie chère, c'est bien la remise en cause de l'économie coloniale sur l'île. »
C'est le reste de la population qui fait les frais de cette économie coloniale, à savoir les descendants d'esclaves, principalement afro-caribéens, mais également en partie d'origine indienne, chinoise et levantine. Les émeutes de ces dernières semaines découlent des conditions insupportables de vie sur l'île, notamment du fait du prix des biens de première nécessité. Les fondateurs du RPPRAC indiquent ainsi : « Nous ne sommes que le visage de la grogne générale contre la vie chère ». En effet, le prix des produits alimentaires y est en moyenne 40 % plus élevé qu'en France (Insee) avec des variations pouvant atteindre +150 %, comme c'est le cas pour les pâtes, tandis que le salaire médian y est 30 % inférieur. Selon l'INSEE en 2023, en Martinique, 27 % de la population régionale est sous le seuil de pauvreté, ce qui touche 32 % des enfants. Ce taux de pauvreté est pr��s de deux fois supérieur au taux métropolitain (14,4 %). Les ménages pauvres martiniquais en sont réduits à compter massivement sur les prestations sociales, à hauteur de 41% de leur revenu total, contre seulement 21% pour leur revenu d'activité.
C'est ainsi par la violence coloniale la plus brute que s'affirme l'impérialisme français dans une zone économique stratégique, en particulier pour l'exportation de produits pétroliers raffinés (qui représentent en 2023 selon l'Insee 50 % des exportations martiniquaises vers la métropole, devant les bananes !). L'impérialisme français, qui se sait en faillite (rupture des relations avec l'Algérie suite à la reconnaissance par Macron de l'autorité du Maroc sur le Sahara occidental, retrait des troupes au Sahel, insurrection en Kanaky), trouve son compte à laisser les békés régner en maîtres sur l'île : premièrement, ne pas s'imposer dans ces petites îles serait montrer l'étendue de sa faiblesse aux yeux du monde ; deuxièmement, il trouve aussi son intérêt dans l'exploitation de leurs marchés, via ses taxes et l'accès à des ressources agricoles introuvables en métropole. Parmi ces taxes, l'une des plus scélérates est l'octroi de mer, taxe à l'import créée par Louis XIV en 1670 et censée aujourd'hui favoriser l'activité locale. Actuellement, du fait des monopoles et de la dépendance structurelle de ce territoire à la métropole, cette taxe vient simplement gonfler encore le prix des produits de consommation tout en donnant un prétexte de plus aux industriels locaux pour élargir leurs marges. Cette taxe a initialement été instaurée pour que l'État tire profit de ces colonies, et aujourd'hui lui permet de se décharger d'une partie des frais de l'administration locale sur le dos des habitants, et représente aujourd'hui « une manne équivalant quasiment à un tiers des recettes des communes ultra-marines » (L'Express, 22 octobre 2024).
Dans le cadre du budget Barnier, depuis balayé par la motion de censure de décembre 2024, il était prévu d'amputer de 10 % soit de 300 millions le budget des Outre-Mer. Le logement social et le budget des académies (avec de nombreuses fermetures de classes) étaient les secteurs à amputer, alors même que 64 % des fonds de la mission Outre-mer devaient revenir aux entreprises, pour les exonérations de charges notamment. Cette situation insupportable pour les masses les avait déjà conduites à organiser des manifestations de grande ampleur, notamment en 2009, conjointement en Guadeloupe et en Martinique. Les revendications ouvrières apparaissent clairement : pouvoir d'achat, augmentation des salaires et des minimas sociaux, gel des loyers et baisse du prix des produits de première nécessité. La répression menée par l'État français prend alors deux visages, celui de la négociation via un secrétaire d'État dépêché sur place, et celui de la répression armée et l'envoi de CRS en Guadeloupe. Si les grévistes parviennent à infliger des reculs majeurs au gouvernement et aux organisations patronales, les obligeant à passer à la caisse, les acquis de 2009 sont fragiles et apparaissent déjà à l'époque comme une concession douloureuse pour le patronat, mais sur laquelle il n'hésitera à revenir dès que la situation le permettra. Et alors que ce mouvement et ses acquis aurait dû bénéficier du soutien concret de la part des organisations métropolitaines, qui auraient dû se prononcer pour le retrait des troupes armées, contre la répression, et inconditionnellement du côté des masses travailleuses d'outre-mer, celles-ci brillèrent par leur silence. Encore une fois, les directions des organisations syndicales refusèrent de lutter sur leur sol contre leur propre impérialisme, dans l'intérêt des masses.
La répression comme seule réponse aux émeutes et aux revendications portées par le RPPRAC de la part du pouvoir colonial
Cette fois, les protestations débutent le 1er septembre 2024. Après que des manifestants ont été délogés par les forces de l'ordre aux abords du port à renfort de gaz lacrymogène, les premiers heurts éclatent à Fort-de-France dans la nuit du 2 au 3 septembre. Six policiers sont légèrement blessés par des tirs d'armes à feu et des jets de projectiles. Par la suite, des opérations locales qui évitent l'affrontement violent et direct avec le pouvoir en place sont initiées : opérations escargot, caddies abandonnés aux caisses des supermarchés....
Le 5 septembre, une table ronde est organisée en urgence par le préfet de Martinique, Bouvier, avec le RPPRAC, les gérants de la grande distribution et les responsables politiques locaux. Le RPPRAC consent à la discussion et demande qu'elle soit diffusée en direct, ce qui lui est refusé, après quoi il rompt les négociations. Une offre de baisse de 20 % sur les produits de première nécessité est pourtant avancée, mais avec une aisance démontrant l'ampleur de la captation menée par les békés, qui se cachent habituellement derrière le coût du transport et l'octroi de mer pour justifier leurs prix. Notons que cet accord n'a pas été improvisé et était déjà élaboré en 2023, nous l'aborderons plus loin. Les békés savent très bien qu'il est bien plus dans leurs intérêts de souffrir d'une légère perte de revenus (qui ne remettra pas en cause leur mainmise sur l'île) que de laisser la situation continuer à s'embraser. Le 12 septembre, le même scénario se reproduit. Le 18, un couvre-feu est instauré autour des zones portuaires et des axes routiers de Fort-de-France et du Lamentin.
La répression prend tout son caractère colonial lorsque le 21 septembre, la huitième Compagnie Républicaine de Sécurité (CRS), une unité spécialisée dans la lutte contre les violences urbaines, est dépêchée sur place depuis la métropole. On le rappelle, l'unité CRS8, a été créée en 2021 par l'infâme Darmanin, et a notamment été déployée en 2023 à Mayotte pour l'opération Wuambushu, puis à Marseille pour le contrôle du trafic de drogue. Un manifestant déclare : « Tout se passait dans le calme jusqu'à ce qu'on nous gaze et qu'on nous envoie les CRS. C'est juste de la provoc', les autorités et le préfet ont mis de l'huile sur le feu, il ne faut pas s'étonner qu'on réponde derrière » (Libération, 13.10.2024). C'est la première fois depuis les émeutes de 1959 (affrontements armés entre les CRS et la population durant lesquels 3 Martiniquais trouvent la mort) qu'une compagnie de CRS est envoyée sur l'île : c'est donc la réponse violente d'un impérialisme qui voit remise en cause sa domination sur un territoire qu'il appelait encore jusqu'il y a moins d'un siècle une colonie. Un manifestant est tué le 9 octobre. Le 10, le couvre-feu est étendu par le préfet à tout le territoire de la Martinique, en réponse à l'envahissement des pistes de l'aéroport de Fort-de-France suite à des rumeurs de l'envoi de nouveaux CRS depuis la métropole. La nuit du 10 au 11 octobre, des entreprises sont incendiées.
Finalement, le 16 octobre, un accord est signé par toutes les parties sauf le RRPRAC, accord qui convient d'une baisse de 20 % du prix de 6 000 produits (tandis que la liste du RPPRAC en comptait 40 000), ainsi que d'une suppression de la TVA sur certains produits jusqu'en 2027. Il est toutefois à noter que cette baisse de 20 % avait déjà été envisagée en 2023, et préconisée notamment par Bernard Hayot, qui n'est autre que... le patron de la grande distribution en Martinique lui-même ! Sa concrétisation en 2024 n'est donc pas une défaite pour le patronat, mais une accélération de ses propres manœuvres. Si Hayot proposait de mettre cela en place, c'était en faisant payer plus aux armateurs et en réduisant l'octroi de mer, et en mentionnant que les distributeurs <u>s'engageraient</u> à répercuter cela sur leurs prix. Mais comme on le sait, les promesses n'engagent personne d'autre que ceux qui y croient.
Faisant fi de ces annonces, qui ne résolvent rien pour les masses, le RPPRAC annonce le 19 octobre la reprise des blocages. La situation reste extrêmement tendue sur toute la fin du mois d'octobre, les manifestants et même les passants sont interpellés, un homme meurt. Le couvre-feu est levé totalement le 5 novembre, mais les services de l'État précisent que le préfet de la Martinique est « déterminé, si la situation l'exige, à réintroduire ces mesures de police » (France Info, 04.11.2024). Le 21 novembre, trois partisans du RPPRAC dont sa trésorière sont arrêtés pour s'être introduits dans la résidence du préfet et sont relâchés dans la soirée ; l'un d'entre eux est envoyé à l'hôpital. Fin novembre, Petitot est de nouveau arrêté et, après avoir fait appel de sa condamnation pour « intimidation » (France Info, 03.12.24), il est placé en détention provisoire en décembre pour ces mêmes chefs d'accusation, ainsi qu'au prétexte d'avoir résisté lors de son interpellation. Il a été condamné le 24 janvier à un an de prison avec sursis, sursis qui constitue une intimidation claire de l'État colonial à son endroit : « collabore ou tu finiras prisonnier politique. »
Le dialogue social : porte de sortie pour les trusts békés, les appareils locaux et métropolitains pour se dérober à la question du retrait de l'administration coloniale
Le communiqué de la CGT Martinique du 10 octobre, signé par un certain nombre de sections syndicales et d'organisations politiques, appelait au retrait immédiat (à l'époque) des CRS mais également à des négociations gouvernementales pour sortir de l'impasse. Or, ces négociations sont l'impasse. Isolé, le prolétariat martiniquais n'a aucune chance face à la répression coloniale de l'État français ; il est vital pour lui que le prolétariat métropolitain et ses organisations lui viennent en aide. Il lui faut pour cela surmonter l'obstacle que constituent les directions syndicales, qui embourbent les masses métropolitaines en posant comme unique issue des doléances impuissantes adressées au gouvernement colonial lui-même. La requête présentée par la CGT au gouvernement le 26 septembre en est un exemple frappant.
Les centrales syndicales locales elles aussi se défaussent de leur responsabilité malgré l'appel du RPPRAC pour un front uni. Jean-Pierre Jean-Louis, secrétaire général de FO santé déclarait : « FO Santé se désolidarise à son tour du RPPRAC, à la suite des déclarations de leurs représentants sur les réseaux sociaux concernant les syndicats, même si le sujet est plus que justifié sur le fond. ». Eric Picot, ex-secrétaire de la CFDT allait dans le même sens: « Il est évident que cela nous rend très mal à l'aise quand on dit que les syndicats n'ont rien fait pour lutter contre la vie chère. Or, je peux vous assurer que nous avons beaucoup poussé sur le sujet en 2009, ce que certains n'ont pas compris. Aujourd'hui, des citoyens ont entrepris autre chose contre la baisse des prix, fort bien (...). Maintenant c'est peut-être dans la façon d'être et de dire qu'il y a un problème. Donc la CFDT se contente pour le moment d'observer ».
Les partis locaux sont aussi à évoquer, à commencer par le PPM (parti progressiste martiniquais), fondé en 1958 notamment par Aimé Césaire, et qui se réclame dans ses statuts du socialisme et de l'anti-colonialisme ; mais dès son congrès de fondation, Aimé Césaire déclarait : « Le Parti progressiste martiniquais pourrait proposer la transformation des départements d'outre-mer en régions fédérales. Si nous faisons cela nous aurons réussi à allier notre double souci de rester liés à la France et d'être de bons Martiniquais ». <u>Quel anticolonialisme est possible en suivant l'objectif d'être bon martiniquais sous la domination de l'État colonisateur ?</u> Le parti est aujourd'hui apparenté au parti socialiste et lui apporte régulièrement son soutien, ancrant dans la longueur son action concrète dans la cogestion coloniale et n'offrant que ce mirage comme horizon aux martiniquais. Le contraste flagrant entre la situation que vivent les martiniquais et ces propositions politiques mènent à l'éruption de la multitude d'initiatives citoyennes, d'organisations éphémères et de révoltes. La prise de position du PPM le 25 septembre traduit bien ce contraste, se concluant par cet appel à la jeunesse : « Restez chez vous le soir, ne provoquez personne, manifestez pacifiquement si vous le voulez, c'est le meilleur moyen de vous faire entendre. » Ainsi, les éruptions comme celles de l'automne 2024 ne manquent généralement pas de force, mais sans organisation ouvrière contrôlée par sa base pour leur offrir un cadre d'organisation, ces éruptions ne connaîtront pas de lendemains.
En métropole, on peut énumérer beaucoup de positions vagues ou tenant de la pétition de principe. Les deux NPA parlent d'une nécessaire mobilisation de l'ensemble des travailleurs, sans préciser que l'organisation de cette mobilisation ne peut se faire que via les syndicats et donc en combattant leurs directions. La CGT demande à en finir avec la répression sans beaucoup plus de développement. Révolution Permanente la complète en y ajoutant la nécessité de construire "un grand mouvement" en solidarité avec la Martinique, sans en préciser les moyens. Se saisir de mobilisations locales comme celle de la diaspora martiniquaise de Bordeaux aurait pu servir de base pour un élan plus large, les organisations de la métropole ont refusé cette opportunité.
Enfin, le parti ayant récolté la majorité des voix aux législatives de 2024 sur l'île est le très jeune parti Péyi-A. Dans la roue de LFI, ce parti a bénéficié de l'investiture NFP, ce qui explique grandement ce score. Or la position de Jean-Luc Mélenchon est des plus problématiques. Le 4 octobre, dans une conférence intitulée « Budget, censure, destitution : à quoi faut-il se préparer ? », il présente les problèmes qui traversent la Guyane, la Guadeloupe, Mayotte, et la Martinique comme « une crise de l'unité nationale » pour une France qui n'est « plus un État unitaire ». Il explique en somme que si la France traitait bien ses colonies, si on pouvait « respecter les besoins vitaux de la population » en Martinique (post sur X, 19.09.2024), alors la domination française sur ces territoires et leurs habitants serait légitime et que la France pourrait en être fière. Détail qui n'en est pas un quand on discute de la ligne de LFI, il a mené cette conférence au côté de deux drapeaux, celui de la France et de l'ONU. Or le droit international de l'ONU, c'est justement le droit des puissances impérialistes, celui qui reconnaît les Antilles comme un territoire français.
Seule la révolution pourra émanciper les masses caribéennes opprimées par la réalisation des États socialistes des Caraïbes En France, l'internationalisme prolétarien exige de combattre pour que les organisations syndicales se prononcent inconditionnellement du côté des masses martiniquaises :
- Dirigeants politiques et syndicaux, prenez position inconditionnellement du côté du peuple martiniquais !
- Libération immédiate des prisonniers politiques coloniaux et arrêt de la répression judiciaire !
- Aucun dialogue avec le gouvernement de l'État colonial !
- Exigez le retrait immédiat de toutes les forces de répression de Martinique !